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AccueilAlmanachAoût 1944, le bombardement de mon enfance

Août 1944, le bombardement de mon enfance

Baptême d’Étienne. Élisabeth Igersheim est assise sur le tabouret

 

Le 10 août 1944, je deviens l’aînée de cinq enfants. J’ai huit ans, ma sœur en a six, nos frères ont quatre et deux ans et notre mère vient de mettre au monde, à la maison, un petit Étienne. Une voisine serviable s’occupe du bébé et de notre mère alitée. C’est la guerre et bien que très jeunes, nous les enfants, nous le savons bien.

 

Notre père a été prisonnier mais il est revenu parmi nous. Ingénieur des Mines, il travaille pour le bien des Houillères du Nord-Pas-de-Calais et non plus pour celles du bassin lorrain. Chaque mois, il doit se présenter à la Kommandantur et prouver qu’il ne s’est pas dérobé à cette assignation par l’occupant.

 

Le plafond s’écroule

C’est la guerre : nous le savons surtout car il y a des bombardements. Nous habitons rue de la Gare, à Aniche, à moins de 10 km de l’importante gare de triage de Somain, cible fréquente des avions alliés. Il y a quelques mois, une bombe tombée à proximité de chez nous avait fait s’écrouler le plafond de sa chambre dans le lit du plus jeune de mes frères. Nous avions alors quitté la maison, ainsi qu’une famille nombreuse amie, pour nous réfugier dans une ferme des environs. Tous les huit ou neuf enfants, avions couché, alignés au sol dans la même pièce. J’ai surtout en mémoire la puissante odeur du lait suri qui montait de la cave où la fermière faisait du lait caillé !

Revenus en ville, nous avons à présent un abri à la cave. Notre père a fabriqué des châlits comme ceux de sa chambrée de prisonnier de guerre, bourrés de paille et de couvertures. Nous avons une consigne précise : en cas d’alerte par la sirène devenue familière, nous devons nous précipiter à la porte de la cave et enfiler nos capes noires suspendues près de l’escalier, avant de descendre au sous-sol. En bas, au centre de l’espace entre les lits, se dresse un mini autel dédié à Notre-Dame de Chartres. Quand la famille est réunie, nos parents nous font prier : « Ô Marie, conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous ! » 

 

 

Ne reste pas dans la rue

Nous voici au lendemain de la naissance du bébé. Cet après-midi-là, je quitte seule, le domicile de l’institutrice qui m’a fait faire une dictée devoir de vacances ! Je porte sans doute une jupe plissée et des sandalettes aux pieds. Je m’applique à un exercice d’équilibre contrôlé que j’affectionne : mettre chaque pas sur une seule pierre du rebord du trottoir. Je ne prête pas attention à la sirène d’alerte aérienne jusqu’au moment où une main vigoureuse saisit mon bras gauche et m’entraîne du côté des maisons. Un monsieur me dit : « Ma petite fille, tu ne peux pas rester dans la rue pendant le bombardement. » 

En quelques instants, je traverse l’herboristerie du quartier et me retrouve dans une cuisine. J’ai eu le temps d’apercevoir des sacs d’épais papier kraft débordants de graines, de plantes séchées et de humer leur odeur si particulière. Sans doute ai-je deviné les bocaux de sucreries du comptoir, mais ce souvenir a disparu, comme l’attitude de mes protecteurs. Ceux-ci, au bout d’un moment, m’invitent à rejoindre ma maison. On a bien entendu un lâcher de bombe mais sans effet traumatisant.

 

Une voix s’échappe du soupirail

Je reprends donc le chemin vers la rue de la Gare. J’ouvre le portail du numéro 27 et commence à traverser le terrain gravillonné du devant de la maison quand je surprends la voix inquiète et affaiblie de ma mère.

Cette voix s’échappe d’un soupirail vers lequel je me dirige en hâte. « Ma petite Élisabeth, c’est bien toi ? Viens vite, nous sommes tous à la cave. » Maman était couchée au 1er étage dans sa chambre donnant sur la terrasse quand j’étais partie. Pourquoi est-elle à la cave où je la rejoins pleine de joie et de larmes d’émotion ? Elle tient le bébé contre elle, embrasse très fort son aînée revenue saine et sauve…

J’apprends que, terrifiée par le bombardement qui a fait voler en éclats toutes les vitres de la haute portefenêtre près de son lit, elle a quitté sa couche sans précaution aucune, en chemise et pieds nus. La voisine l’avait abandonnée, ne s’était préoccupée que du bébé et des enfants ! Supposant sans doute que l’adulte ne craignait rien dans son lit ou que son transport était trop malaisé. Le lendemain, notre maman fut très malade, victime d’une fièvre puerpérale dangereuse enrayée grâce aux sulfamides. Cependant, le baptême d’Étienne programmé pour le 13 août eut lieu. Le faire-part retrouvé l’atteste ainsi que la photo souriante des cinq enfants endimanchés.

 

Une chaleureuse atmosphère

Notre maison ne fut plus atteinte par des obus. Un an plus tard, toute la famille rejoignit la Lorraine où notre père réintégra les Houillères. La demeure d’avant-guerre avait reçu sa part de bombes, était à demi détruite et avait été pillée, comme bien d’autres. Nous habitâmes dans une autre commune où chacun des enfants grandit dans une chaude atmosphère.

Quand Étienne fut en âge de parler couramment et d’apprendre à lire, il eut des difficultés dues à de légers bégaiements qu’on mit sur le compte de la saison des bombardements et de son séjour précoce à la cave…

 

Élisabeth IGERSHEIM

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dernier commentaire

  • j’ai été aussi sous les bombardements à la cité des cheminots de Lens (62). cela n’intéresse pas les jeunes d’aujourd’hui à qui on dit : ce qui se passe dans le monde aujourd’hui (Syrie …..) nous l’avons vécu pendant la 2ème guerre mondiale.
    merci pour votre témoignage auquel je me permets d’ajouter le mien. j’avais alors 10 ans et j’ai connu l’exode de 1939
    amicalement
    G.Q

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