samedi 25 mai 2019
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Les Rois Mages à Strasbourg

De Milan à Cologne en passant par Strasbourg, le voyage étonnant des reliques de Melchior, Balthasar et Gaspar. Suivez l’étoile.

En l’an 1164, la veille de la Saint-Jacques, arrivent à Cologne, venant de Milan, les reliques des Rois Mages. L’évêque de Cologne, Renaud de Dassel a obtenu ces restes prestigieux de l’empereur Frédéric Barberousse, occupé à mettre au pas les milanais qui lui résistent ; elles ont été découvertes dans une église de la banlieue de Milan, quelques années auparavant.

 

Un trésor venu du ciel

Dans sa Chronique, Robert de Torigni, moine du Bec et abbé du Mont Saint Michel (+ 1186) décrit ainsi l’arrivée des reliques à Cologne : « À leur approche, toute la ville se précipite à la rencontre des reliques, clercs et tout le peuple, de tous âges, des deux sexes, avec hymnes et cantiques et accueillent ce trésor venu du ciel ». Pour abriter ces reliques l’orfèvre Nicolas de Verdun et son atelier confectionnent un magnifique reliquaire : « Au temps de Philippe, qui succéda à Renaud, a été confectionnée une châsse d’une telle beauté, avec de l’or, des pierres précieuses, où l’on déposa les corps » (Gilles d’Orval, 1251). Aujourd’hui encore, cette châsse brille comme un joyau dans la cathédrale rhénane. Désormais, les armes de la ville, ornées de trois couronnes, rappellent à tous la présence de ce trésor.

 

Strasbourg, étape vraisemblable

Mais comment ces reliques sont-elles arrivées à Milan ? Elles auraient été repérées par sainte Hélène en Perse, où elles étaient vénérées. « Pour les trouver elle fut ‘labourieuse’ » dit un texte ancien. Elle les déposa à Constantinople, dans l’église Sainte Sophie. Un empereur byzantin en fit don à Eustorge, évêque de Milan, qui les rapporta dans sa ville.

Mais de Milan à Cologne, quel chemin prendre ? Les routes ne sont pas sûres. Dans une lettre, écrite à Verceil, sur son chemin de retour à Cologne, Renaud dit qu’il compte passer par Turin, le col du Mont Cenis , la Bourgogne et la Gaule, ce qu’il fit sans doute, rejoignant le Rhin, faisant escale à Breisach pour y déposer les reliques des saints Gervais et Protais, puis naviguant jusqu’à Cologne. Or, entre Breisach et Cologne, une étape s’avère indispensable, le port de Strasbourg. On peut conjecturer que les porteurs ont fait relâche à Strasbourg, comme, autrefois sainte Ursule et ses compagnes. Dans les pays rhénans nombre d’hôtels ou de restaurants portent le nom : « Aux Trois Rois » ou « À l’étoile » : témoins spontanés de cette vénération.

 

Des Rois Mages, symboles des trois âges de la vie à la cathédrale

Les Rois Mages n’étaient pas des inconnus à Strasbourg, en particulier pour les habitués de la cathédrale. Dès le XIIe siècle, un chantre du chapitre de la cathédrale rédige une espèce d’aide-mémoire qui doit lui permettre de bien remplir ses fonctions. Il consigne dans un petit livre les textes et les mélodies qui meublent les temps liturgiques. Pour l’Épiphanie, il insère – c’est inattendu – le texte latin du « jeu de l’étoile », sorte de mise en scène médiévale de  l’évangile de saint Mathieu, jeu qui animait l’office, à la cathédrale, le jour même de l’Épiphanie, le 6 janvier. Trois miniatures du Hortus Deliciarum de Herrade de Hohenbourg décrivent ce « jeu ».

Un siècle plus tard, un maitre-verrier crée pour la cathédrale le vitrail de l’enfance de Marie et de Jésus. Parmi les scènes retenues, l’arrivée des Mages à Bethléem est bien mise en valeur et une restauration récente lui a rendu tout son éclat. L’étoile, évidemment, mais aussi les regards : Melchior, l’ancien, tout empreint de gravité, Balthasar, l’homme fait, un rien hésitant et Gaspar, le jeune, tout ému. Le verrier reprend une tradition irlandaise qui veut que ces mages représentent les trois âges de la vie : Melchior se voit doté d’une chevelure abondante et d’une barbe fournie. Balthasar porte des cheveux ondulés ; le jeune Gaspar, qui les a coupés court, est imberbe. Un Jésus aux cheveux blonds et bouclés regarde sa mère tout en tendant ses deux petits bras vers Melchior, dans un geste tout spontané. Marie le regarde faire, attentive à l’événement et pleine de tendresse, un rien surprise. Les cadeaux sont volumineux, les vêtements somptueux, en particulier le manteau de Marie. Selon la tradition ancienne, les mages portent des couronnes : les Rois Mages. Dans la lumière du matin, le vitrail resplendit aujourd’hui dans le bas-côté droit de la cathédrale.

Dans les hautes fenêtres de la grande nef, presque invisibles et d’un siècle plus jeunes, se promènent ces personnages, revêtus d’atours somptueux et hauts en couleurs. Jean d’Aix-laChapelle a-t-il regardé le vitrail du bas-côté sud ? Toujours est-il qu’il réalise vers 1503, pour le portail de la chapelle Saint-Laurent un groupe monumental exceptionnel. Les trois âges de la vie sont là, mais aussi, bien typées, les trois parties du monde, selon la tradition irlandaise. Le réalisme puissant du sculpteur donne à cet ensemble une densité rare, pesante, bien servie par le rosé du grès des Vosges. En 1590, le peintre Hans Baldung Grien représente l’adoration des mages sur un des volets des grandes orgues.

 

Nous avons vu son étoile

N’oublions pas l’autel Saint-Pancrace, placé aujourd’hui à l’entrée nord du transept ; la belle tapisserie de l’Épiphanie, qui fait partie du lot des 14 tapisseries, retraçant la vie de la Vierge, acquis par le chapitre de la cathédrale auprès du chapitre de Notre-Dame de Paris et exposées désormais durant le temps de l’Avent ; un pied de calice, conservé au trésor de la cathédrale. Sans oublier, plus discret, le tympan de la porte de la sacristie, réalisé au XIXe siècle, qui ne manque pas de grandeur et d’intimité, inspiré qu’il est des sculptures anciennes. Détail inattendu : le roi David, avec sa harpe, est représenté, tout petit, aux pieds de la Vierge en majesté. Le psaume ne chante-t-il pas : « Les rois de Saba et de Séba apportent leurs présents ; tous les rois de la terre se prosternent devant lui » ? Ce tympan préside au moment de recueillement observé par les chanoines et les petits clercs et ‘clerettes’, avant que ne commence l’office. Comme autrefois, à l’instar des Mages, ils peuvent dire : « Nous avons vu son étoile et nous allons adorer le Seigneur ».

 

Paul-Irénée FRANSEN

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