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René Baumann, passeur de mémoire

© Service Communication

94 ans, originaire d’Hirsingue, René Baumann est l’un des derniers survivants Alsacien du camp de Natzweiler Struthof. Son histoire, il l’a racontée dans un livre poignant « Voué à disparaître », coécrit avec Audrey Guilloteau. Une leçon de courage et d’espérance au milieu des pages les plus noires de l’Alsace.

 

Découvrant René Baumann, je suis touchée par cet homme souriant et humble et par sa grande dignité : rien ne laisse présager les horreurs qu’il a vécues. Et pourtant… En octobre 42, avec l’accord de sa famille, il refuse l’incorporation de force dans la Wehrmacht. Il s’évade et rejoint la résistance dans les Hautes Alpes, une période heureuse pour le jeune homme. En représailles contre leur fils qui s’est évadé, les nazis transplantent sa famille dans un camp de travail en Allemagne. Le 13 novembre 1943, jour de la Saint René, c’est le coup de tonnerre. Ils sont 22 à être dénoncés par un prétendu séminariste ayant infiltré leur réseau. Convoqué par la Gestapo, on traite René Baumann de traître, de déserteur.

 

Déporté NN

Le jeune homme est alors qualifié de résistant NN, du nom du décret Nacht und Nebel du 7 décembre 1941. L’objectif de ce décret, signifiant nuit et brouillard, était d’envoyer en Allemagne les personnes représentant un danger pour l’armée allemande, de les y faire disparaître sans laisser de nouvelles à la famille. À compter de ce funeste jour, le jeune homme est envoyé dans une dizaine de prisons, de camps abominables. Il y apprend ce qu’est l’humiliation et la d é s h u m a n i s a t i o n absolue : « On devient des stuck, des pièces quoi. Le camp de Mathausen c’était le plus dur, cette dureté dépendait des chefs de camp. » Là, les détenus travaillent dans une carrière : « Les outils, il fallait se jeter dessus pour les avoir, sinon on devait travailler à mains nues. Le soir, il fallait remonter 186 marches, avec une grosse pierre posée sur l’épaule. » Une stratégie pour les épuiser davantage. Le statut NN avait aussi pour effet de l’isoler. Courriers et colis lui étaient interdis. Sans nouvelle de sa famille, « c’était ce qu’il y avait de plus dur ». Pourtant, la solidarité était belle et bien présente entre détenus : « Parfois, des détenus partageaient avec moi le contenu de leur colis. »

 

6 semaines après sa libération

Un estomac sans force

Sa libération survient le 6 mai 1945. Il se trouve alors dans le bloc des mourants dans le camp annexe d’Ebensee. Il ne pèse plus que 28 kilos. Il raconte : « Les américains n’osaient pas rentrer. Ils pensaient qu’on avait tous le Typhus. Ils nous jetaient de la nourriture par dessus les barbelés. » Et de poursuivre dans le livre, évoquant l’attitude d’un américain : « Il me tend une barre chocolatée. Je n’ai pas la force de lever le bras, encore moins de la manger. Bien m’en a pris, je vois d’autres camarades accepter et tomber raide mort après en avoir englouti deux ou trois. Notre estomac n’a plus la force de recevoir autant de calories d’un coup. » Il est si faible que la Croix Rouge n’ose pas courir le risque de le rapatrier. Il sera pourtant ramené.

 

Se relever de ces ruines

Après un arrêt à l’hôpital militaire de Nuremberg et au centre sanitaire de Metz, quel soulagement de rentrer vivant à Hirsingue, le 13 juin 1945. Il apprend, surpris, que ses parents le croyaient mort et que son frère a été contraint de rejoindre un régiment de la Waffen SS. Chemin faisant, sans oublier cet indicible passé, il se reconstruit. Un mariage avec Hélène dont il loue les qualités : « Mon épouse était tolé- rante. J’avais au moins deux ou trois réunions par semaine. » Chef d’entreprise, responsable d’un club des sapeurs pompiers volontaires, premier adjoint au maire d’Hirsingue, il déborde d’activités : « Une manière de ne plus penser aux camps, une manière de profiter de la vie », souligne-t-il. Sportif, il a aussi joué au foot à l’US Hirsingue : « J’étais fan de foot mais moins maintenant, ce n’est plus la même mentalité, il y a moins d’esprit d’équipe. »

 

Faire mémoire

Pendant longtemps, René Baumann n’a pas raconté son histoire. À son retour du camp, il fallait apaiser les tensions, préserver la paix dans les familles. « Entre les Malgré Nous, les évadés, les familles transplantées, tout cela était un peu compliqué », précise Audrey Guilloteau. « Chacun gardait son fardeau pour soi. Mes enfants, je ne leur ai rien dit pendant longtemps », ajoute-t-il. Depuis quelques années, il transmet son histoire aux jeunes générations, certains sont parfois en larmes en l’écoutant. Comment avez-vous fait pour tenir ? Cette question revient souvent, il répond : « J’ai eu de la chance dans ma malchance. Je parle très bien l’allemand. J’aurais pu être interprète. On me l’a demandé et j’ai refusé ». Dans le livre, il explique aussi avoir tenu le coup grâce à sa bonne condition physique, sa volonté de s’en sortir, son espérance mais aussi sa croyance en Dieu et en la Justice.

 

Un livre

Professeur d’histoire à Altkirch, Audrey Guilloteau a rencontré René Baumann lors du Concours National de la Résistance et de la déportation en 2013 : « Lors d’un premier trajet en bus, en octobre 2013, René commence à me raconter son histoire. » Bouleversée par son parcours, elle lui a proposé de le mettre par écrit, combinant témoignage et travail d’archives. Elle ajoute : « L’histoire de René est très intéressante car elle représente une partie de l’histoire de chaque Alsacien. C’est important de la faire connaître à tous. On parle toujours de Simone Veil, de Jean Moulin mais le parcours de René est remarquable. Avec 28 kilos, marqué par la guerre, il a su se relever de toutes ces ruines. L’ouvrage donne aussi des conseils à ceux qui sont en recherche d’infos sur des personnes déportées. » Très impressionnée par son histoire, je prends congé de René Baumann sur la pointe des pieds, consciente d’avoir croisé un témoin exceptionnel qui porte son nom à merveille.

 

Isabelle Dumont

 

 

Audrey Guilloteau et René Baumann, Voué à disparaître,

I.D. l’édition, 144 pages, mars 2016, 18 €

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