lundi 27 janvier 2020
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De la croyance à la décroissance ?

Martin Kopp
Martin Kopp

D.R.

Martin Kopp est doctorant en théologie protestante. Sa thèse a pour titre Croire et décroître. Il invite à devenir objecteur de croissance.

 

Tchaïkovski, Beethoven, Camille Saint-Saëns, Rachmaninov et autres ? La lumière qui baisse, fauteuils moelleux, danse d’archets, éclat des cuivres, chaleurs des bois, baguette blanche virevoltante ? Non. Je ne parle pas de musique classique. Mais de l’exercice de pensée que je vais partager avec vous : partant d’un sujet éminemment contemporain, en l’occurrence inédit dans l’histoire, se demander quelle peut être la position du chrétien. À exercice classique, risques classiques : projeter dans le texte biblique ce qu’il ne dit pas, occulter les passages et idées qui ne vont pas dans notre sens, enfermer Dieu dans un système de pensée tout humain. C’est donc avec de manière prudente et en assumant la part d’interprétation et de nouveauté que requiert toujours une théologie en contexte que je m’exprime. En vous invitant, par un point d’interrogation, à vous faire votre avis propre.

 

Boum impressionnant

La décroissance, comme nous l’explique Serge Latouche dans son article, est un mot utilisé de façon neuve, en guise de slogan politique volontiers provocateur. Un mot obus, selon la formule du politologue Paul Ariès, qui entend faire exploser l’idéologie de la croissance économique exponentielle illimitée. Cette dernière est elle-même un phénomène récent, fille de la révolution industrielle et de la société de consommation, mère de ce que des scientifiques appellent la Grande Accélération ». Elle débuta au début des années 1950, consista en une croissance inédite de la population mondiale, qui passa de 2,5 Mds à plus de 7 Mds aujourd’hui (+ 280 %), et une croissance du PIB mondial qui crût, en dollar international, de 5 336 Mds à 77 868 Mds en 2014 (+ 1 459 %). Petit bout de la lorgnette. Car toutes les données liées suivent en réalité ce type d’évolution : extraction de minerais, combustion d’énergie fossile, pompage d’eau, production industrielle et agricole, consommation des ménages, rejets de polluants… connaissent un boum impressionnant.

 

Nous sommes en train de détruire la part de création qui nous accueille

 

Une notion inconnue à l’époque

Assurément, nous sommes loin de la réalité du Proche Orient ancien, société agraire, où vécut Jésus et où furent rédigées les Écritures. Cette société comportait sa (toute petite) part de riches et sa (très grande) part de petits paysans, éleveurs et artisans, donc ses inégalités, certes. Avec ses royaumes ou empires qui crurent et déclinèrent, certes. Jamais cependant la croissance « économique » – une notion qui n’existait d’ailleurs pas, invention ultérieure de nos esprits – ne constitua la colonne vertébrale de l’imaginaire social, but ultime de la vie sociale et mesure du « progrès » d’une collectivité. On ne trouvera donc pas de Dieu objecteur de croissance, ce serait un anachronisme et un mésusage des Écritures.

 

Insoutenable société de croissance

Et pourtant. Pourtant nous confessons Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre. Dans un premier acte d’amour, il fit advenir par la Parole sa très belle-bonne création. En son sein, l’être humain, créature parmi les créatures et créature spécifique, capable du bien et du mal, de discerner, investi de la mission de cultiver et de garder. Or nous sommes en train de détruire la part de création qui nous accueille, faillant à notre vocation. On ne rappellera pas ici tous les enjeux – on les trouvera ailleurs, dans l’encyclique Laudato Si, par exemple.

On sera toutefois lucide et clair : la double croissance démographique et économique ainsi que l’imaginaire croissanciste nous ont fait franchir les limites naturelles : en 2016, c’est le 8 août que nous avions épuisé le budget écologique de la planète pour l’année. Nous consommons 1,6 planète Terre par an. Si chacun-e vivait comme un-e Français-e moyen-ne, il faudrait 2,4 planètes. La société de croissance est insoutenable d’un point de vue écologique.

 

De graves injustices

Pourtant nous lisons les prophètes, qui inlassablement rappelèrent que Dieu est un Dieu de justice. Une justice qui ne peut être réduite à l’histoire du salut, mais englobe la justice sociale, avec une attention constante et particulière, de Michée à Jésus, pour les vulnérables, les « petits », incarnés par l’émigré, la veuve et l’orphelin dans le Premier Testament. Or la société de croissance a mené à de graves injustices. Rien que dans le domaine écologique, une injustice fondamentale tient en ce que 20 % de l’humanité consomme 80 % des ressources naturelles disponibles. À quoi il faudrait ajouter les autres injustices, par exemple le fait que les pays qui souffriront le plus des changements climatiques n’ont souvent que peu émis de gaz à effet de serre. En outre, quand on sait, avec le psalmiste, que justice et paix s’embrassent, on comprend que ces enjeux sont à l’origine de violences. Nul hasard dans l’attribution du prix Nobel de la paix au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, en 2007.

L'inifinie quête de croissance

©www.entreelibre.info

Pourtant nous connaissons l’enseignement en paroles et en actes de Jésus, qui nous mit en garde contre l’accumulation des biens sur terre. Le Christ ne fut certes pas un ascète – il fut même traité de glouton et d’ivrogne – et selon notre foi, les biens de ce monde sont de beaux-bons dons de Dieu pour les humains. Leur accumulation, en revanche, ou la quête constante de la richesse et l’amour de l’argent, qui sont de l’idolâtrie, sont dénoncés avec force, au point que Jésus dira qu’il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume. Le Nouveau Testament présente deux façons de s’en préserver : l’une, radicale, voit des disciples renoncer à toute possession et suivre Jésus, comme les douze apôtres ; l’autre, modérée et majoritaire, voit des disciples faire don de leur superflu, donc mener une vie simple, et entretenir des rapports justes avec autrui, comme Zachée. Ce faisant, est-il dit, des trésors sont constitués pour eux au ciel.

 

Heureuse sobriété

La vocation à vivre de manière responsable au sein d’une création magnifique, la double mission de travailler pour la justice et la paix et la prise au sérieux de la mise en garde contre l’accumulation des biens sur terre sont trois arguments théologiques et éthiques clés qui peuvent mener un chrétien à faire le choix de l’objection de croissance. Dans le monde d’aujourd’hui peut-être plus que jamais, simplicité et solidarité vont de pair. Ce choix personnel est aussi bénéfique pour soi : la sobriété est heureuse, comme le répète le pape François : « La sobriété, qui est vécue avec liberté et de manière consciente, est libératrice. Ce n’est pas moins de vie, ce n’est pas une basse intensité de vie, mais tout le contraire ; car en réalité ceux qui jouissent plus et vivent mieux chaque moment, sont ceux qui cessent de picorer ici et là en cherchant toujours ce qu’ils n’ont pas, et qui font l’expérience de ce qu’est valoriser chaque personne et chaque chose, en apprenant à entrer en contact et en sachant jouir des choses les plus simples. »[1]

 

Martin Kopp

[1]  LS 223.

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