mercredi 21 août 2019
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La décroissance, un projet pour le futur

Serge Latouche

Le mot décroissance est récent dans le débat écologique, économique et social. Il a été utilisé dès 2002 comme slogan provocateur pour dénoncer la mystification de l’idéologie du développement durable[1]. Éclairage de Serge Latouche, professeur émérite de l’Université de Paris-Sud et objecteur de croissance.

 

Face au triomphe de l’ultra-libéralisme, les petites franc-maçonneries anti-développementistes et écologistes ne pouvaient plus se contenter d’une critique théorique quasi-confidentielle à usage des tiers-mondistes. L’autre face du triomphe de l’idéologie de la pensée unique n’était autre que le slogan consensuel du développement durable. Cet oxymore fut lancé par le Programme des Nations Unies pour l’environnement pour tenter de sauver la religion de la croissance face à la crise écologique. Il devenait urgent d’opposer au capitalisme de marché mondialisé un autre projet de civilisation, de donner visibilité à un dessein en gestation depuis longtemps. Le mot décroissance ne doit pas être pris au pied de la lettre : décroître pour décroître serait aussi absurde que croître pour croître. Bien entendu, les décroissants veulent faire croître la qualité de vie, de l’air, de l’eau et d’une foule de choses que la croissance pour la croissance a détruites. La décroissance n’est ni la récession ni la croissance négative. C’est un projet alternatif complexe avec une portée analytique et politique.

 

Le fantasme d’une société de consommation immortelle

La croissance est un phénomène naturel et indiscutable. Toutes les sociétés humaines ont voué un culte justifié à la croissance, seul l’Occident moderne en a fait sa religion. Le produit du capital, résultat d’une astuce ou d’une tromperie marchande, et le plus souvent d’une exploitation de la force des travailleurs, est assimilé au regain des plantes. L’organisme économique, c’est-à-dire l’organisation de la survie de la société, non plus en symbiose avec la nature, mais en l’exploitant sans pitié, doit croître indéfiniment, comme doit croître son fétiche, le capital. La reproduction du capital/économie fusionne à la fois la fécondité et le regain, le taux d’intérêt et le taux de croissance. Cette apothéose de l’économie/capital aboutit au fantasme d’immortalité de la société de consommation.

 

Il faudrait parler d’a-croissance comme on parle d’a-théisme, avec ce a privatif grec.

 

C’est ainsi que nous vivons dans des sociétés de croissance, définies comme des sociétés dominées par une économie de croissance et qui tendent à s’y laisser absorber. La croissance pour la croissance devient ainsi l’objectif primordial sinon le seul de l’économie et de la vie. La société de consommation est l’aboutissement normal d’une société de croissance. Elle repose sur une triple illimitation : illimitation de la production et donc du prélèvement des ressources renouvelables et non renouvelable, illimitation dans la production des besoins – et donc des produits superflus, illimitation dans la production des rejets – et donc dans l’émission des déchets et de la pollution.

 

Retrouver le sens des limites pour la survie de l’humanité et l’habitabilité de la planète

Le projet de la décroissance vise à sortir d’une société phagocytée par le fétichisme de la croissance. La décroissance est donc une matrice d’alternatives qui rouvre l’aventure humaine à la pluralité de destins et à l’espace de la créativité, en soulevant la chape de plomb du totalitarisme économique. Il s’agit de sortir du paradigme de l’homo œconomicus, principale source de l’uniformisation planétaire et du suicide des cultures. Il faudrait parler d’a-croissance comme on parle d’a-théisme, avec ce a privatif grec. D’ailleurs, il s’agit bien pour nous de devenir des athées de la religion de la croissance. La société d’a-croissance ne s’établira pas de la même façon en Europe, en Afrique sub-saharienne ou en Amérique latine. Il importe de favoriser ou de retrouver la diversité et le pluralisme. On ne peut pas proposer un modèle clefs en mains d’une société de décroissance, mais seulement l’esquisse des fondamentaux de toute société non productiviste soutenable.

 

©CasarsaGuru

Un tel horizon de sens présuppose une rupture révolutionnaire

Toutefois, les programmes de transition seront nécessairement réformateurs. Beaucoup de propositions alternatives, comme les villes en transition, les Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne, les monnaies locales, les systèmes d’échanges locaux, les jardins partagés, l’agriculture urbaine qui ne se revendiquent pas explicitement de la décroissance peuvent y trouver leur place. La décroissance offre ainsi un cadre général qui donne sens à de nombreuses initiatives sectorielles ou résistances locales favorisant des compromis stratégiques et des alliances tactiques. Sortir de l’imaginaire économique implique cependant des ruptures bien concrètes. Il s’agira de fixer des règles qui encadrent et limitent le déchaînement de l’avidité des agents. Il ne suffit pas, en effet, de penser globalement et d’agir localement, il faut aussi mondialiser la protection du local et favoriser sa résilience.

 

Démondialiser et instaurer un protectionnisme raisonnable

Cette relocalisation passe par un démantèlement ou une transformation radicale des institutions de l’omnimarchandisation du monde : OMC, FMI, Banque mondiale. Pour réinventer la bonne vie, il faut mettre un terme à ce jeu de massacre à échelle mondiale du libre-échange et de la concurrence au moins disant économique, social et culturel. Déjà la démarchandisation de ces trois marchandises fictives que sont le travail, la terre et la monnaie et leur retrait du marché mondialisé marquerait le point de départ d’un réencastrement de l’économique dans le social, en même temps qu’une lutte contre l’esprit du capitalisme et un premier pas vers une société d’abondance frugale. Ce projet peut sembler chimérique aujourd’hui, il est pourtant d’un extrême réalisme si l’on veut éviter l’effondrement de la civilisation humaine demain.

Serge Latouche

 

[1] La décroissance, Revue Silence, février 2002, Lyon, 2002.

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