mardi 12 novembre 2019
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Le destin tragique de l’abbé François-Antoine Stackler, curé réfractaire de Neuve-Église

L’abbé Stackler

 

Le 3 février 1796 mourait sur l’échafaud, à Strasbourg, l’abbé Stackler, curé de Neuve-Église. Homme de foi, très apprécié par ses paroissiens, il refuse de prêter serment à la Constitution civile du clergé. Fidèle à ses convictions, il sera l’une des dernières victimes de la Révolution.

 

François-Antoine Stackler est né à Meyenheim le 9 juillet 1752, dans une famille aisée. Son père est meunier et prévôt du village. Après des études au collège royal de Colmar puis au séminaire de Porrentruy, il est ordonné prêtre par l’évêque de Bâle en 1777. Vicaire d’abord dans plusieurs paroisses de l’actuel Haut-Rhin, il obtient en 1783 le poste de chapelain à Orschwihr, près de Guebwiller. En 1786 il est nommé à la cure de Neuve-Église par l’évêque de Strasbourg, le cardinal de Rohan, cure que sa famille et surtout son frère ont obtenu pour lui. Il quitte, non sans regret, ses paroissiens d’Orschwihr.

 

Neuve-Église, une paroisse riche et convoitée

L’abbé Stackler prend donc possession, en 1786, d’une paroisse riche qui fait partie du Comte-Ban appartenant au grand chapitre de la cathédrale de Strasbourg. Elle est étendue et comprend Neukirch (Neuve-Église) où il réside et ses filiales Dieffenbach-au-Val, Gereuth (Neubois), Saint-Maurice, Hirtzelbach et une partie de Breitenau. Le presbytère, une belle bâtisse construite en 1716 par le curé Pot d’Argent, comprend de nombreuses pièces, un immense grenier dallé pour entreposer les grains et une grande cave pour y conserver le vin. Les revenus en nature sont importants ; le curé de Neuve-Église – qui a le titre de recteur – perçoit l’intégralité de la dîme – et non pas la portion congrue -, qui rapporte environ 4 000 livres. L’abbé Stackler verse une pension viagère de 1 000 livres au chanoine Martin Muller qui, âgé et malade, lui cède la cure après 28 années de sacerdoce à Neuve-Église et 50 ans de prêtrise et se retire dans son village natal de Hartmannswiller.

 

L’abbé Stackler s’adonne à sa pastorale quotidienne secondé par un vicaire qui administre Dieffenbach-au-Val (où il réside) et Neubois. Leurs habitants, trop éloignés de Neuve-Église, souhaitent que leurs deux villages deviennent une paroisse. Il s’implique fortement dans la confrérie du Très-Saint-Rosaire érigée canoniquement en 1696 par le pape Innocent XII et dont le rayonnement s’étendait au-delà de la vallée de Villé. Il a sans doute plaisir à officier dans la belle église Saint-Nicolas agrandie en 1735 sous le ministère de Delpy et embellie par des autels baroques.

Les premières années de son ministère dans le Comte-Ban se passent calmement mais, très vite, l’abbé Stackler se heurte aux vicissitudes de l’histoire et en sera une victime expiatoire.

 

1789, entre espoir et inquiétude

La réunion des États Généraux à Versailles, le 5 mai 1789, suscite beaucoup d’espoir parmi les habitants du Comte-Ban qui espèrent que leurs « doléances, plaintes et remontrances » consignées dans un cahier seront écoutées. Mais, très vite l’inquiétude l’emporte devant les mesures radicales et lourdes de conséquences que prennent les députés et les évènements tragiques qui se déroulent à Paris et dans certaines provinces.

 

L’abbé Stackler se sent particulièrement concerné par celle du 2 novembre 1789 qui met les biens de l’église « à la disposition de la Nation » pour être vendus aux enchères et ainsi renflouer les caisses du royaume qui sont vides.

Mais ce qui l’effraye le plus, c’est la Constitution civile du clergé  votée le 12 juillet 1790. Farouchement opposé à celle-ci – comme l’ensemble de ses collègues de la vallée – il refuse de prêter serment à cette Constitution malgré le danger qu’il encourt d’être exilé ou même déporté en Guyane. Il n’hésite pas à accueillir dans son presbytère de nombreux prêtres menacés qui fuient leur paroisse et sont en route vers le Pays de Bade pour se réfugier dans la partie allemande du diocèse de Strasbourg où s’était installé le cardinal de Rohan. Des habitants de Neuve-Église, notamment Antoine Siffer, hébergent également des prêtres fugitifs, et comme le note le curé Léonard Fischer[1] : « Neukirch était admirable d’hospitalité. »

 

Face à la Terreur, l’abbé se résigne à s’exiler en Suisse (1792-1795)

Cette situation, cependant, ne peut durer plus longtemps. Des décrets des Assemblées qui autorisent, voire encouragent, les directoires des départements à « déporter » les évêques et les curés qui n’ont pas prêté ce serment civique sont appliqués impitoyablement, mettant ainsi en danger les prêtres réfractaires et les familles qui les accueillent. L’abbé Stackler se résigne à quitter le presbytère et trouve refuge chez des paroissiens où il célèbre la messe en cachette.

Ce climat d’insécurité, amplifié par l’emprisonnement de Louis XVI et les massacres de septembre 1792, amène l’abbé Stackler à se résoudre, en novembre 1792, à quitter ses paroissiens et à se réfugier en Suisse, à Witznau au bord du lac des Quatre Cantons en attendant que la situation s’améliore.

Que se passe-t-il à Neuve-Église pendant son absence ? La paroisse est administrée, en cachette, pendant quelques mois par l’abbé Marseille nommé par le cardinal de Rohan. Puis un prêtre jureur, envoyé par l’évêque constitutionnel, s’installe au presbytère d’où il est rapidement chassé par… les paroissiennes. Le presbytère sert d’hébergement pour des gens de passage. Les cloches sont descendues, fondues et transformées en canons. Les biens de Stackler sont vendus aux enchères ; sur les trente acheteurs, onze habitent Neuve-Église. Notons que ce sont les neuf tonneaux, dont certains d’une contenance de 100 mesures (c’est-à-dire environ 50 hl), qui intéressent le plus nos acquéreurs !

 

Retour à Neuve-Église, arrestation et exécution le 3 février 1796

Au cours de l’été 1795, la situation semble se calmer ; les décrets pris depuis le début de l’année rétablissent un semblant de liberté de culte, ce qui encourage les prêtres exilés à retrouver leurs fidèles. Antoine Siffer, devenu maire de Neuve-Église, écrit au nom des habitants de sa commune à son ami Stackler et l’encourage à revenir, lui proposant de l’héberger dans sa propre maison. L’abbé Stackler se réjouit de ce courrier mais, dans sa réponse, fait part de son inquiétude : « J’ai appris que le département du Haut-Rhin (et par conséquent aussi les autres) avait reçu l’ordre de Paris de rechercher tous les prêtres revenus d’exil et de les déporter. » Après une rencontre avec Antoine Siffer à Bâle le 28 septembre 1795, il accepte, non sans appréhension, de revenir à Neuve-Église où il arrive la veille de Noël.

 

Calice de l’abbé Stackler

 

Pendant un mois, changeant régulièrement de domicile, il se cache chez des paroissiens sûrs et dévoués. Enhardi par ses fidèles, « il chanta la grand’messe et prêcha publiquement dans l’église paroissiale à 10 heures du matin, le dimanche 31 janvier » note le curé Fischer dans sa chronique.

Au cours de la nuit, une véritable expédition militaire envahit la maison d’Antoine Siffer où il s’était caché. Ses paroissiens, rejoints par des habitants des villages environnants, veulent le libérer mais il les en dissuade. Il est conduit, avec son ami Antoine Siffer, à Strasbourg où ils sont enfermés dans une des tours des Ponts Couverts.

Un interrogatoire de près de huit heures se déroule mardi le 2 février. Il réfute toutes les accusations et proclame qu’il refusera toujours de prêter serment. Malgré les interventions de sa famille et de ses amis, il est condamné à mort et guillotiné le lendemain, à midi, sur la place d’Armes (actuelle place Kléber). Ironie du sort, deux heures après l’exécution, son frère François-André arrive à la hâte avec un ordre de déportation pour la Suisse !

Les Ponts Couverts à Strasbourg où l’abbé Stackler fût emprisonné

Un village traumatisé

Cette exécution nous interpelle. On est étonné devant une justice aussi expéditive. L’abbé Stackler constitue-t-il un tel danger pour le régime pour qu’il soit jugé, condamné à mort et guillotiné en l’espace de 24 heures ? D’autres curés réfractaires attendaient, en prison, leur jugement. Alors pourquoi cette précipitation pour Stackler[2] ?

L’impact de cette exécution est considérable en Alsace et surtout dans le val de Villé. Notre chroniqueur Léonard Fischer écrit : « Ce fut une morne stupeur. Les habitants indignés contre le vil dénonciateur se rendaient compte de la honte qui rejaillissait sur la commune toute entière. Ils étaient montrés du doigt, traités d’assassins, livrés à l’exécration publique… ! » alors qu’ils ont accueilli et caché non seulement leur curé mais aussi de nombreux prêtres réfractaires mettant ainsi en danger leur propre existence. Aucun autre village de la vallée n’a hébergé autant de personnes, malgré les risques encourus.

 

Ce malaise se poursuit durant des décennies. L’abbé Stackler, une des dernières victimes de la Révolution en Alsace, reste longtemps considéré comme un martyr dans la mémoire des habitants de la vallée. Le « Stacklerlied » sera chanté très longtemps dans les foyers, notamment au cours des veillées. Le curé Mehl de Fouchy édite en 1886 un long poème dédié à notre recteur.

Un « espace Stackler » comprenant des objets lui ayant appartenu (calice, fer à hosties, ampoules aux saintes huiles, crucifix) et une plaque de marbre en son souvenir datant de 1852 a été créé récemment dans l’église Saint-Nicolas de Neuve-Église. Le principal carrefour du village où habitaient jadis Antoine Siffer et son frère Jean-Georges porte actuellement le nom de l’abbé Stackler.

Jean-Louis SIFFER

 

[1] L’abbé Léonard Fischer, curé érudit de Neuve-Église (1908-1911) et passionné d’histoire a laissé au presbytère un manuscrit d’une centaine de pages intitulé « Historia et chronica Novae Ecclesia ». Il fait aussi paraître en 1912 « L’abbé Stackler, martyr de la Révolution ». (Strasbourg, Le Roux)

[2] Georges Hirschfell  « Le val de Villé sous la Révolution (1789-1796) » dans l’Annuaire de la Société d’Histoire du Val de Villé 1981 p. 12-45. D’autres articles ou opuscules ont traité ce sujet.

 

Source : Almanach Sainte-Odile 2019

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