dimanche 16 juin 2019
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AccueilDossiersavril 2019Témoignage du père Emmanuel : de la peur à la rencontre des manouches

Témoignage du père Emmanuel : de la peur à la rencontre des manouches

Le père Emmanuel Langard-Royal est aumônier des gens du Voyage dans le Haut-Rhin. Tout a commencé pour lui par un appel téléphonique.

Je reste un instant interdit. Je crois percevoir dans la voix de la secrétaire un certain agacement. Je réponds, par réflexe de survie : « Je ne connais pas de Manouches… Dites-leur que je ne suis pas là. » Assis à mon bureau verni de ce superbe collège privé, je me demande ce que j’ai fait au Bon Dieu pour que cette drôle de visite me tombe sur la tête. J’ai même un peu peur. Il y a bien un camp manouche non loin du collège ; j’ai toujours veillé à ne jamais m’en approcher, par peur des chiens, par peur des hommes. Pourvu qu’ils m’oublient…

Mais ils reviennent. Deux fois, trois fois. Comme pour le voisin importun de l’Évangile, je comprends que je n’en sortirai pas. Je descends la troisième fois, de mauvaise grâce… Quatre hommes m’attendent dehors : « On vous connaît par des cousins, on cherche un prêtre pour célébrer des messes. » Des pères et mères de famille qui demandent des messes… difficile de refuser ! – D’accord, mais alors au collège – Toujours cette peur d’aller chez eux.

Un jour, tu auras une caravane

Après quelques célébrations joyeuses, au son de la musique manouche, le lien se crée. « Un jour, tu auras une caravane et tu viendras avec nous ». – Certainement pas !

Quelques années plus tard, j’achète une caravane, et la voiture suffisamment puissante pour la tracter. Je me retrouve en pèlerinage avec eux, parfois à l’ombre d’un clocher accueillant, parfois au bord d’une voie rapide bruyante. Avec eux, je subis la méfiance, les préjugés, et même la haine. Un jour, on jette des pierres sur nos voitures. Un autre jour, des clous sont semés sur la route qui mène au petit pèlerinage, pourtant éloigné de tout riverain. Un autre jour encore, des objets liturgiques disparaissent d’une sacristie de la région. Comment expliquer que, pour un manouche croyant, voler un objet sacré vaudrait les feux de l’enfer ? Il est plus simple d’accuser ceux qui ne font que passer…

Cette peur du voyageur fait date ; dans la Bible, elle remonte à Caïn l’agriculteur tuant son frère Abel, éleveur de troupeaux. Tant que je ne peux pas circonscrire l’autre à son pré carré, à un habitat fixe, son identité mouvante me fait peur. Et cette peur se trouve dans toutes les catégories de la population. Je suis souvent surpris de voir des maires, des conseils municipaux si accueillants en face de curés frileux, de paroissiens haineux. Je me demande alors de quel côté de la barrière se vit la simplicité de l’Évangile. Mais si des riverains nous rejettent, d’autres nous ont déjà soutenus, au nom de leur foi chrétienne, allant voir tel maire ou tel curé pour que nos conditions de vie, le temps du pèlerinage, soient au moins humaines.

Pour vivre régulièrement avec eux, je sais que les Manouches sont des gens travailleurs, joyeux, ayant de profondes valeurs de solidarité familiale et chrétienne. Bien sûr tout n’est pas rose chez eux. Et chez nous non plus : l’évolution de notre société leur fait également peur. Mais j’aime leur simplicité de relation, qui fait se sentir en famille. J’aime leur musique et leur parole, leurs expressions de la foi. Je ne serai jamais l’un d’eux. Mais ils me convertissent.

Emmanuel Langard-Royal, aumônier des Gens du Voyage dans le Haut-Rhin

 

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